Gouvernance de l’information géographique – 6/6 : enjeux et mode d’emploi

Par Mathieu Becker, Président-fondateur d’Isogeo, vice-président de l’AFIGéo (pôle Entreprises-Industries), avec la participation d’Hervé Halbout, Consultant expert SIG et 3D (Halbout Consultants).

Dans les articles précédents de notre série, nous avons mis en lumière les différentes facettes de la Gouvernance de l’information géographique, ce qui nous a permis d’en proposer une première définition et d’en dégager les liens avec INSPIRE et l’Open Data. Dans le monde « DATA » d’aujourd’hui, une bonne gouvernance de ses données est devenu un véritable enjeu, que nous abordons dans cet article, à partir de différents cas d’usages : la gestion d’un SIG, l’animation d’une IDG, la réussite d’un projet Open Data et l’arrivée du BIM. Nous abordons aussi le mode d’emploi pour en tirer tous les bénéfices.

article-gouv-6

Commun à tous ces domaines, nous évoquons également les conséquences de l’évolution de la Gouvernance sur le métier de Géomaticien, aujourd’hui en pleine mutation.

Ce 6ème article boucle ainsi notre série initiée il y a déjà 4 ans. Pour remercier nos fidèles lecteurs, elle fera l’objet d’un « livre blanc » sur la Gouvernance de l’information géographique, dont la sortie est prévue pour octobre 2016. Ce livre blanc comprendra également une dizaine d’interviews de quelques pionniers en la matière. A ne pas manquer !

COMMANDER GRATUITEMENT VOTRE LIVRE BLANC EN LE RÉSERVANT DÈS MAINTENANT. 

Enjeux & bénéfices de la Gouvernance dans le cadre d’un projet SIG

Un SIG – Système d’Information Géographique – est habituellement décrit par ses 5 composantes, à savoir les acteurs, l’infrastructure, les logiciels, les applications et les données. Dans le cas d’un SIG « d’entreprise », qui nous intéresse ici (secteur public ou privé), chacune de ces composantes a sa propre complexité et requiert à la fois méthode et outils adaptés. Le management & les ressources humaines pour les acteurs, la technique & la sécurité pour l’infrastructure, etc. La composante « données », carburant du système, n’échappe pas à cette règle. Gérer et Gouverner efficacement les données du SIG requiert des compétences et des outils bien spécifiques.

Aucune solution logicielle SIG ne répond véritablement aujourd’hui aux enjeux d’une bonne gestion et gouvernance des données. Aucune ne semble d’ailleurs légitime pour le faire. Une solution logicielle SIG « traite, analyse croisent les données, simule différents scénarios, etc. », cependant elle n’a pas vocation à les “gérer”. Au même titre que le logiciel de Microsoft excelle dans le traitement de texte, il est incapable de gérer la gouvernance des centaines ou milliers de fichiers Word d’un organisme. A cela s’ajoute le fait qu’un SIG d’entreprise dispose bien souvent de multiples format de données géographiques (shp, ecw, mif-mid, gdb, etc.), issus des solutions de différents éditeurs.

Nous pensons que les 3 principaux enjeux d’une bonne gouvernance des données géographiques sont les suivants :

1.Avoir une idée claire et précise de son Patrimoine de données, c’est à dire un « inventaire exhaustif, à jour et documenté » de toutes les données internes à l’organisme et ceci pour :

  • éviter les doublons (une étude Isogeo a dénombré en moyenne 30% de données dupliquées) ;
  • éviter de créer une donnée si elle existe déjà et d’acheter plusieurs fois la même ;
  • différencier et choisir parmi plusieurs données qui pourraient s’apparenter, grâce aux métadonnées ;
  • pouvoir s’appuyer sur un inventaire de qualité comme base de travail à la diffusion et à l’ouverture des données auprès de partenaires, prestataires, ce qui peut permettre de  répondre aux obligations réglementaires, ou d’initier un projet Open Data, par exemple.

2.Avoir une idée claire et précise des acteurs et des données externes disponibles sur son territoire d’intervention et ceci pour :

  • éviter de créer une donnée qui existe déjà par ailleurs ;
  • créer des synergies entre les différents acteurs ;
  • étendre son patrimoine de données avec les données externes gratuitement disponibles, de plus en plus nombreuses (Inspire et Open Data) ;
  • lister les données externes disponibles, de manière à en informer les consommateurs internes et les acquérir rapidement au besoin ;
  • Faciliter le processus de mutualisation, notamment dans le cadre des fusions engendrées par la loi NoTRE.

3.Faciliter l’accès de ce Patrimoine désormais maîtrisé, aux différents « consommateurs » de ces données, notamment par les actions suivantes :

  • mettre à disposition un catalogue de données par type ou groupe de consommateurs : technique, averti, spécialiste ou non ;
  • faciliter l’accès aux données au plus proche de la consommation de celles-ci. Dans le cas d’un SIG, la consommation doit se faire au sein de celui-ci, par un moteur de recherche simple et efficace, s’appuyant sur ce que le géomaticien utilise tous les jours : la recherche internet ;
  • donner accès aux non spécialistes également, avec une approche vulgarisée des données ;
  • donner accès aux acteurs extérieurs, via un outil de diffusion de données ;
  • Inverser le processus de diffusion des données, en offrant aux demandeurs (après validation) un outil direct d’accès à celles-ci, plutôt que de gérer une procédure d’extraction à la demande.

Mettre en place ces principes de base, avec une méthode et des outils adaptés, devrait permettre de dégager d’importants bénéfices dans la gestion quotidienne du SIG, que les acteurs soient internes ou externes à l’organisme. Cela devrait amener à gagner en temps et en qualité pour :

  1. les administrateurs des données (baisse des appels entrants internes, inversion du processus de livraison, gestion intégrée) ;
  2. les consommateurs de données (moteur de recherche intégré pour les géomaticiens, catalogue adapté pour les non spécialistes, métadonnées accessibles) ;
  3. les productions de cartes et d’analyse en général (informations précises dans les métadonnées, confiance dans les données), grâce à un accès simple et efficace à « la bonne donnée au bon moment et de manière autonome ».

Enjeux & bénéfices de la Gouvernance dans le cadre d’une IDG

Il existe 3 types d’IDG – Infrastructure de Données Géographiques – : les IDG territoriales (régionales, départementales, etc.), les IDG thématiques (mer et littoral, risques, etc.) et les IDG privées, de plus en plus présentes au sein des Entreprises.

Quel que soit leur type, toutes les IDG partagent plusieurs facettes que sont : le catalogue (notamment des données et des services), les services de visualisation, les services d’extraction-téléchargement et le volet collaboratif-portail, plus ou moins avancé.

article-gouv-6-idg

Initialement portées par la directive européenne INSPIRE, les IDG régionales deviennent départementales et plus récemment locale, au niveau d’une agglomération. Depuis l’arrivée de l’Open Data, elles deviennent ou deviendront dans un futur proche « Ouverte », laissant place ainsi aux IDO, Infrastructure de Données Ouvertes. Contrairement au SIG, les IDG sont à l’origine tournées vers l’extérieur, vers « les autres », d’où l’importance du catalogage pour « montrer » ce qui existe, même si tous les SIG deviendront possiblement un jour des IDG.

La Gouvernance de l’information géographique doit être au cœur d’une IDG, de manière à :

  • Obtenir l’adhésion de tous les acteurs de l’IDG (l’ensemble des organismes producteurs-consommateurs d’un territoire, d’une thématique ou d’un organisme en fonction du type de l’IDG) ;
  • Sensibiliser et animer tous ces acteurs, de manière à recenser (voir gérer) l’ensemble des données qui leur sont propres ;
  • Offrir à ces acteurs des outils simples et efficaces, les incitants à jouer le jeu du « Partage » des données, notamment au niveau du catalogage de leurs données et de l’aspect collaboratif avec les autres interlocuteurs du territoire (et pas seulement en relation 1-N avec la Plateforme) ;
  • Pouvoir jouer le double rôle d’entrée/sortie des données de tous ces acteurs.

Les bénéfices d’une bonne Gouvernance des données sont alors :

  • De gagner du temps en tant que consommateur de données géographiques, grâce à un point unique d’accès à toutes les données et services disponibles ;
  • De gagner en efficacité sur la recherche de partenaires ;
  • De coordonner l’ensemble des actions de l’IDG avec les plateformes (de son territoire, de sa thématique), tout en respectant le principe de subsidiarité ;
  • Une exploitation et reconnaissance de l’IDG à la hauteur des investissements, souvent important ;
  • Une adhésion des différents acteurs.

Enjeux & bénéfices de la Gouvernance dans le cadre d’un projet Open Data

Comme nous le rappelions dans l’article 5/6, l’Open Data doit servir à « ouvrir » les données (géographiques ou non), à les mettre à disposition pour une réutilisation « libre » et surtout à les valoriser, avec de nouveaux usages. Pour autant, INSPIRE relève du SIG, l’Open Data du politique. Le SIG est une démarche de type bottom-up, l’Open Data et INSPIRE du type top down.

Initié il y a quelques années, nous constatons aujourd’hui ce qui était prévisible. Les données « libérées » sont rarement à jour et peu documentées. Les usages promis ne sont pas tous au rendez-vous. Il y a une raison essentielle à cela : les administrateurs de données n’ont pas ou peu été impliqués dans cette démarche d’ouverture. De plus, ils n’étaient pas prêts, focalisés avant tout sur la qualité des données pour leurs besoins internes, démarche qualité malheureusement assez peu reconnue dans les Directions/Services.

L’enjeu principal de la Gouvernance des données (entendez « géographiques ») en ce qui concerne cet article, est justement de préparer l’administrateur des données (et plus largement l’organisme), à « ouvrir » et « communiquer » à l’extérieur ce qu’il commence à maîtriser assez bien de l’intérieur. Cela vaut pour « l’Open Data », sur le devant de la scène (politique) actuellement, mais aussi pour l’ouverture de ses données à ses partenaires, à ses prestataires, à ses clients, aux autres départements de son organismes, aux obligations réglementaires comme INSPIRE ou les DT/DICT.

Les données géographiques sont généralement (sans exception sur la cinquantaine de projets gérés par Isogeo), les données les plus structurées et représentent (dans le cas d’un organisme public) au moins 80% des données à ouvrir en Open Data. L’enjeu d’une bonne Gouvernance de ces données est crucial dans la réussite d’un projet Open Data qui, en tout état de cause, pourrait être reconnu comme prioritaire dans les 3-5 ans qui viennent. Pour un Responsable SIG / Administrateur de données, les enjeux vont même jusqu’à la reconnaissance de son poste, qui sera amené à évoluer vers un poste de “Chief Data Officer” (alias Administrateur Général de données). C’est aussi une véritable opportunité.

En conclusion, la Gouvernance des données doit permettre de :

  • Maîtriser son Patrimoine de données géographiques, c’est à dire savoir ce que l’on a, avant de vouloir les libérer en Open Data ;
  • Être prêt à communiquer ce patrimoine de données, de manière adaptée à son public (technique, communicatif, ludique). La demande est souvent urgente, il faut être prêt ! Disposer d’un « Open Catalogue » (© Isogeo) est un excellent moyen d’y parvenir ;
  • Anticiper les données à ouvrir et leurs conditions d’ouverture ;
  • Collaborer avec les producteurs/gestionnaires des données, les mettre tout de suite dans la boucle, les impliquer ;
  • Anticiper la manière de libérer les données : un accès direct au serveur interne ? Des extractions asynchrones ? Un outil d’extraction à la volée ? Une API sur les données ? Faire simple et par étape nous paraît un excellent conseil à suivre.

Les bénéfices d’une bonne Gouvernance des données sur un projet Open Data sont multiples, notamment transformer la contrainte d’un projet subit en véritable opportunité de valorisation du travail des différents acteurs du SIG et élever par la même occasion le niveau de maturité de son SIG (cf. Matrice de maturité). Il est ici question d’anticipation, qui aura des conséquences dans la vie du SIG et de sa place dans le monde des DATA de l’organisme, devenu le nouveau paradigme des systèmes d’information, qu’ils soient, géographiques ou non.

Enjeux & bénéfices dans le cadre d’un projet mené en process BIM

Il peut sembler étonnant de s’intéresser au process BIM, dans le cadre d’un article sur la gouvernance des données géographiques, tant la vision qui est assez répandue aujourd’hui rapporte le BIM à un objet bâtiment. Il s’agit d’un effet réducteur (regard par le petit bout de la lorgnette), car le BIM est avant tout un process collaboratif, qui s’appuie sur une maquette numérique et des outils logiciels/applications, permettant de l’implémenter et de la gérer.

Par-delà la troisième dimension des maquettes numériques, c’est surtout l’organisation et la gestion des informations associées (données attributaires + métadonnées) aux objets 3D intelligents qui intéressent notre propos.

Chaque objet d’une maquette numérique devient porteur d’information. Celle-ci est structurée et gérée selon un modèle aujourd’hui défini par un format d’échange (IFC). Ces informations sont utilisées pendant les phases constructives, mais aussi (et cela est nouveau) pendant les phases d’exploitation et de maintenance. Cela signifie qu’une information correctement gérée et mise à jour permettra une optimisation dans l’exploitation et la maintenance. Cet enjeu semble de mieux en mieux compris par les entreprises qui s’intéressent au BIM. La maîtrise d’ouvrage s’empare aujourd’hui également de cette problématique. Il faut ajouter à cela l’implémentation des métadonnées, qui vont permettre à la fois d’intégrer un catalogage et de produire de la traçabilité.

Nous constatons toutefois que le chemin à parcourir pour que le catalogage soit bien intégré dans le BIM est encore long. L’Information Géographique a pris quelques longueurs d’avance sur ce thème, même si tous les obstacles ne sont pas encore levés, loin s’en faut.

La directive INSPIRE s’applique d’ailleurs aussi aux données 3D et pas simplement à celles qui sont intégrées dans une base de données spatiales SIG.

Pour résumer notre propos, les enjeux pour le BIM sont les suivants :

  • Structurer les informations, tant en attributs associés qu’en métadonnées ;
  • Intégrer ces données nouvelles dans le processus de catalogage ;
  • Faire le lien avec l’Information Géographique, ses données et son savoir-faire.

Les bénéfices peuvent être les suivants :

  • Une meilleure connaissance, par le catalogage, des données produites/utilisées par les différents acteurs ;
  • Une complémentarité des savoir-faire réciproque ;
  • La mise en œuvre d’une gouvernance commune, dédiée « système d’information », transversale et partageable.

Il reste une question en suspens : toutes les informations produites dans le cadre d’une opération constructive (bâtiment ou infrastructure) doivent-elles être cataloguées ? Probablement pas, car le volume de données est relativement conséquent et peut être très détaillé (plus que dans les SIG). Le point qui nous semble essentiel est celui qui aborde la problématique de l’exploitation/maintenance, là où une bonne gouvernance de l’information permettra de sécuriser les utilisateurs et les usagers.

Evolution du métier de Géomaticien vers le rôle de Chief Data Officer

Comme nous l’évoquions déjà dans l’article 5/6 de notre série, le métier des responsables SIG est en train d’évoluer, passant d’un rôle plutôt technique, à un rôle de gestion de la donnée dit « Geodata Manager ». Mr. Guillaume FENICE, Chef de projet SIG du Grand-Dijon a précisé en commentant notre article qu’il s’agissait  « (…) [d’]un nouveau métier de « géo communicant » où le responsable SIG devra en effet documenter et valoriser les données géographiques, mais également communiquer et savoir animer pour favoriser de nouveaux usages ».

Comme on l’a vu dans le premier chapitre, consacré aux enjeux de la Gouvernance de l’information géographique au niveau d’un projet SIG, nous constatons sur le terrain l’évolution des SIG vers les IDG, SIG tournés vers « les autres », c’est à dire vers les non spécialistes, non géomaticiens, vers les politiques pour les projets Open Data, vers les consommateurs de données comme les développeurs d’applications, vers les bureaux d’études, vers l’Europe avec INSPIRE, vers tous les autres acteurs de son territoire ou d’une thématique.

Les Responsables SIG et Administrateurs des données du SIG doivent prendre conscience de ces changements qui auront des conséquences dans la suite de leur carrière, avec son lot de points positifs et négatifs, le principal étant d’anticiper ces changements par la mise en œuvre d’une bonne Gouvernance de ses données, à l’image de la Métropole de Lyon qui a nommé son “Chief Data Officer” en avril 2015 au sein du Service “Géomatique et Données Métropolitaine” et démontre ainsi la volonté stratégique de mettre l’expertise acquise sur la gestion et l’administration des données géographiques au service de toutes les données, pour en centraliser la gouvernance.

Et pourquoi pas vous ?!

Cet article a été rédigé pour alimenter la réflexion dans le domaine de la géomatique. N’hésitez pas à nous faire part de vos remarques, commentaires ou suggestions! Merci de laisser un commentaire ci-dessous.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Unable to load the Are You a Human PlayThru™. Please contact the site owner to report the problem.